LE DOMAINE MYSTERIEUX
du Grand Meaulnes
par Michel Baranger
«Tant de joie, se dit-il,
parce que j’arrive
à ce vieux pigeonnier,
plein de hiboux et de
courants d’air!...»
Le Grand Meaulnes
(Première partie, chapitre XI)
Depuis près de
quatre-vingt-dix ans, d’innombrables lecteurs ont tenté, à la suite
d’Augustin Meaulnes, de retrouver «la vieille tourelle grise qu’on
apercevait au-dessus des sapins»[1] , celle du «Domaine mystérieux», où avait eu lieu «la Fête
étrange» et «la Rencontre»[2] du héros avec
Mademoiselle Yvonne de Galais.
Louable
entreprise certes, puisque Le Grand Meaulnes est tout entier une
invitation au voyage, À la recherche du sentier perdu» et puisque, d’autre
part, comme Alain-Fournier l’écrivait à son ami André Lhote en 1911 «tout
ce qu’(il) raconte se passe quelque part». Il est bien vrai que cet itinéraire
imaginaire est profondément inscrit dans les paysages du Boischaut et dans les
forêts de Sologne. C’est toutefois une gageure, tant le romancier a
visiblement voulu égarer son lecteur à travers le «Pays sans nom», entre
Vierzon qu’il situe à quatorze kilomètres de Sainte-Agathe» et le village
ainsi nommé par lui. Dans la réalité, on le sait, celui-ci s’appelle
Epineuil-le-Fleuriel et se trouve l’autre bout du département du Cher, à une
bonne centaine de kilomètres plus au Sud. Il faut d’ailleurs attendre le début
de la Troisième partie du livre, pour que Jasmin Delouche, remontant de «la
baignade» dans le Cher, en vienne à identifier «un domaine à demi-abandonné
aux environs du Vieux-Nançay : le domaine des Sablonnières» ; et c’est pour
préciser aussitôt «qu’on avait fait tout abattre»[3] .
Est-il cependant
possible de localiser aujourd’hui ce «Domaine sans nom» ? Le département du
Cher est particulièrement riche en châteaux, somptueux ou modestes, même
s’ils sont beaucoup moins célèbres que ceux de la Loire. Il existe bien à Nançay
même, le village natal du père d’Alain-Fournier au coeur de la Sologne,
un imposant manoir médiéval reconstruit au XIXe siècle, mais il suffit de
s’y arrêter quelques secondes pour comprendre que cette imposante demeure
n’a rien à voir avec le «Domaine mystérieux», n’en déplaise à certains
guides touristiques. C’est encore moins vrai du «château» du Vieux-Nançay
tout proche dont Henri évoquait l’image en longeant les parcs des cottages
anglais.[4] Aux alentours, ce ne sont pas bien sûr les châteaux qui
manquent, ni les rendez-vous de chasse perdus dans les bois : l’un de ces
domaines a même pris le nom des Meaulnes. Malheureusement l’on ne peut plus
guère errer au bord des étangs privés comme celui des Varennes, ni
s’engager, comme Augustin Meaulnes, dans une allée de sapins «lourde
d’ombrages» : les clôtures y sont devenues trop nombreuses.
illustration de Jacques Thévenet
Châteaux du
Boischaut
Faut-il alors
revenir plus près d’Epineuil-le-Fleuriel, le «Sainte-Agathe» du Grand
Meaulnes, là où se déroulent au moins vingt-deux des quarante-six
chapitres du roman ? A 2 km d’Epineuil, à l’ouest de l’autoroute, sur une
butte dominant les routes de Saulzais-le-Potier et de Saint-Vitte, on aperçoit
en effet le château de Cornançay, propriété privée entourée de
beaux arbres. Il est peu probable que le fils de l’instituteur y ait jamais pénétré
; s'en est-il même jamais approché ? Pourtant l’idée de la «Fête étrange»
vint peut être à Alain-Fournier d'un récit qui lui fut fait par ses camarades
de classe : en 1896, le vicomte de Fadate, propriétaire de ce vaste domaine,
donna une réception à l’occasion du baptême de sa fille.

Chateau de Cornançay, près d'Epineuil
Il y avait invité
ses métayers et journaliers avec leurs enfants : environ deux cents personnes,
émerveillées de ce goûter sous la charmille et des fenêtres illuminées de
lampions et de bougies dans des verres de couleur. Les élèves de «Monsieur
Seurel» durent en parler longtemps à l’école.
«Toutes ces
bâtisses avaient un mystérieux air de fête.
Une sorte de
reflet coloré flottait dans les chambres basses
où l’on
avait dû allumer aussi,
du côté de
la campagne, des lanternes.»[5]
Alain-Fournier
eut-il un jour l’occasion de visiter le château de Meillant (XVe siècle),
bien éloigné d’Epineuil (à 9 km au nord de Saint-Amand-Montrond) à l’époque
des voitures à âne ? Ce château était bien sûr trop raffiné pour avoir
inspiré plus tard sa description de la vieille demeure délabrée ; toutefois,
dans la salle des Cerfs, il eut pu lire sur le cénotaphe de François de
Rochechouart l’épitaphe suivante :
Cy-git un
chevalier courtois
Du
souverain sujet fidèle
Et qui
toujours sut à la fois
Servir sa
patrie et sa belle.
Comment ne pas
penser au récit de Jasmin Delouche, racontant «avec cet accent de l’Allier
qui arrondit vaniteusement certains mots et abrège avec préciosité les autres»[6] , sa visite à «la chapelle en ruines» du «domaine des Sablonnières»
et décrivant
«une
pierre tombale sur laquelle étaient gravés ces mots :
Ci-gît le
chevalier Galois
Fidèle à
son Dieu, à son Roi, à sa Belle. [7]
Châteaux du
Haut-Berry
Sans doute
est-il plus judicieux de revenir au pays natal d’Alain-Fournier, bien qu’il
n’y ait vécu que des semaines de
vacances, chez sa grand-mère maternelle «Maman-Barthe». Regagnons donc La
Chapelle-d’Angillon, au nord du Cher. Ë la sortie nord du village, un
faubourg porte le nom des Sablonnières, sans qu’on y puisse trouver
toutefois le moindre «Domaine mystérieux». En revanche, en pleine ville, le
grand château médiéval des princes de Boisbelle «dressé de toute sa
façade»[8] avec son donjon du XIe siècle, acquis et restauré par Sully[9] en 1605, avait fière
allure aux yeux du petit garçon qui arrivait chez ses grands parents par le
train venant de Bourges.
«Au moment
du château, maman nous disait :
"regarde-moi,
chéri"
et
avec son mouchoir, elle nous enlevait à la figure
un
peu de la poussière noire du train». [10]
Le plan d’eau,
créé bien plus tard à ses pieds par un barrage sur la Petite Sauldre, a
malheureusement dissipé son aspect romantique qu’avait si bien su saisir le
graveur Berthold Mahn en 1938. Et le poussiéreux «Musée Alain-Fournier», relégué
dans le donjon, risque de décevoir bien des visiteurs.
Le château
voisin d'Ivoy-le Pré, sans parler de ceux construits par les Stuart à La
Verrerie et à Aubigny-sur-Nère, ou plus loin dans le «Pays Fort», ceux de
Boucard, de Buranlure, de Blancafort, de Maupas et de Menetou-Salon,
ont probablement marqué l’imagination du jeune Henri.
Mais
Alain-Fournier ne s’est jamais comporté en touriste collectionneur de
monuments, toujours plus «sûr de se retrouver avec (s)a jeunesse et (s)a vie,
à la barrière au coin d’un champ - où l’on attelle deux chevaux à une
herse...»[11] . Au cours des longues randonnées cyclistes qu’il faisait à
travers le Haut-Berry, peut-être découvrit-il un jour, grâce aux récits de
«Maman-Barthe», le château de La Vallée, près d’Assigny, demeure
de «l’Angliche»[12] qui fut un moment le «galant» de «l’Adeline»[13] ? Ce petit château
«aux ailes inégales»[14], entouré de douves et de vastes communs n’est pas sans évoquer
«le Domaine sans nom». On racontait dans le pays que, sous la Régence, la
jeune châtelaine Marie-Antoinette de Canterenne s’était vue abandonnée, le
soir même de ses noces avec le marquis de Masparault, «grand seigneur fort débauché»
- qui fut appelé en plein bal par un mystérieux inconnu et disparut, peut-être
victime d’un meurtre qui ne fut jamais élucidé. Cette légende aurait-elle
inspiré l’épisode du départ de Meaulnes, au lendemain de son mariage ?
«Ferme, château
ou abbaye»[15]
Un autre
souvenir d’enfance semble avoir été beaucoup plus marquant encore, bien
qu’Alain-Fournier n’en ait jamais parlé lui-même : celui d’une promenade
en voiture à âne avec ses parents et sa soeur dans la «Forêt du Gouvernement»,
c’est-à dire celle de Saint-Palais ; ils avaient découvert ce jour-là
l’ancienne abbaye cistercienne de Loroy[16] , à 6
km au Sud de La Chapelle-d’Angillon, près du carrefour de la route de Méry-ès-Bois.
A côté des
ruines de l’église abbatiale, la «longue maison châtelaine»[17] au bord d’un étang
envahi de roseaux, était déjà bien délabrée à l’époque ; pourtant on ne
peut guère douter qu’elle ait été, bien plus qu’aucun autre château du
Cher, la première source d’inspiration du «Domaine mystérieux».
Aujourd’hui Augustin Meaulnes se désolerait encore davantage de l’état
d’abandon de «la vieille demeure si étrange et si compliquée»[18] , livrée naguère aux cambrioleurs et aux vagabonds. De temps à
autre, la presse locale se fait l’écho de projets de restauration qui jamais
ne voient le jour. Y aura-t-il un jour à nouveau «une fête dans cette
solitude»[19] , comme ce fut le cas en 1966 lors du tournage du film de Gabriel
Albicocco ?
La rencontre
du Grand Palais
| Quoiqu’il en soit, ce n’est dans aucun de ces châteaux que se situe l’événement fondateur du Grand Meaulnes, mais bien à Paris. C’est en descendant l’escalier du Grand Palais vers la Seine que l’étudiant Henri Fournier rencontre, le jeudi de l’Ascension 1905, la belle jeune fille qu’il devait immortaliser sous le nom d’Yvonne de Galais. |
|
Il la suit au long
du Cours-la-Reine, emprunte le même bateau-mouche, revient guetter sous ses fenêtres
du boulevard Saint-Germain où elle résidait alors chez sa tante Aspasie
Dunglas. Il la retrouvera, le dimanche de la Pentecôte suivant, à la sortie de
l’église Saint-Germain-des-Prés et l’accompagnera à pied
jusqu’au pont des Invalides : leur «grande, belle, étrange et mystérieuse
conversation»[20] sera transposée presque
telle quelle dans Le Grand Meaulnes, au bord de l’étang des Sablonnières.
«Un grand
silence régnait sur les berges prochaines.
Le bateau
filait avec un bruit calme de machine et d’eau.
On eut pu se
croire au coeur de l’été.»[21]
A Londres il en
rêvera, tout l’été suivant, au cours de ses promenades dominicales dans les
parcs des châteaux anglais qui bordent la Tamise ; il dédiera l’un de ses
premiers poèmes À une jeune fille», à celle qui est «venue sous une
ombrelle blanche».
Le château de
Sceaux, voisin du lycée Lakanal où il préparait alors le concours de
l’Ecole normale, fut sans doute également l’objet de ses rêveries : «la
propriété de la marquise de Trévise» était alors dans un état d’abandon
assez romantique.
«En
descendant des chambres,
j’ai vu
derrière un mur,
un château
comme un décor descendu du ciel.
Une allée de
sable, une grille, un coin de parc...»[22]
«Il vient de
là une grande fraîcheur
et avec elle
et les pi-i des oiseaux, des bribes de souvenirs :
beaux matins
d’août ... sur le bord du canal ou du Cher...[23]
«La chambre
de Wellington»
On peut trouver
ailleurs beaucoup d’autres sources d’inspiration du «Domaine mystérieux»
et de «la Fête étrange» : jusqu’en Languedoc, même. C’est le 16
septembre 1909, au cours des manoeuvres du 17e Corps d’armée, que le
sous-lieutenant Fournier devait faire étape près de Sabonnères
(Haute-Garonne), «dans une sorte de ferme-château (Le Tardan) à 1 km du pays»[24] : la maison s’enorgueillissait de conserver «la chambre de
Wellington» qui y aurait séjourné en 1814, alors qu’il assiégeait
Toulouse.
«A quoi bon
ces illuminations du côté de la campagne,
du côté du
désert, autant dire ?
Il n’y a
personne pour les voir.
- Personne ?
Mais
il arrivera encore des gens pendant une partie de la nuit.
Là-bas, sur
la route, dans leurs voitures,
ils seront
bien contents d’apercevoir nos lumières !
(...)
Tu mets des
lanternes vertes à la chambre de Wellington.
T’en
mettrais aussi bien des rouges... Tu ne t’y connais pas plus que moi !
Un silence.
«Wellington,
c’était un Américain ,
Eh bien,
c’est-il une couleur américaine le vert ?» [25]
Ne serait-il
donc pas plus sage de laisser son mystère au domaine disparu de M. de Galais,
et de repartir chaque jour avec Meaulnes et sa fille «pour de nouvelles
aventures» ?
Michel
Baranger
[1]
Alain-Fournier. Le Grand
Meaulnes, Emile-Paul, 1913. Nous citons ici l’édition critique des Classiques Garnier, parue
en 1986 (ci-après référencée : GM
), qui contient également les poèmes et les nouvelles du même auteur
rassemblés en 1924 sous le titre Miracles ainsi que les brouillons du Grand
Meaulnes. Cette phrase figure dans la Troisième partie, chapitre I, La
Baignade, p. 297.
[2]
Ces expressions sont les titres
de plusieurs chapitres du Grand Meaulnes.
[3]
id°, p. 296-297.
[4]
Alain-Fournier. Lettres à
sa famille et à quelques autres. Fayard, 1991, lettre du 9 juillet 1905, p.
108.
[5]
GM, I, 13, La Fête étrange, p. 212.
[6]
GM, III, 1, La Baignade,
p. 296.
[7]
id°.
[8]
J.R - A-F, II, p. 103, lettre
du 21 août 1907.
[9]
Le château avait été
auparavant la demeure de Diane de La Marck, dont d’aucuns pensent qu’elle
fut le modèle de La Princesse de Clèves. Serait-ce donc en ces lieux
que M. de Nemours poursuivait l’objet de son désir, lui-même épié par le
gentilhomme de M. de Clèves ? Et Alain-Fournier aurait-il connu cette tradition
?
[10]
J.R - A-F, II, p. 103, lettre
du 21 aožt 1907.
[11]
J.R - A-F, I, p. 498, lettre du
3 septembre 1906.
[12]
Cet «Angliche» a été
identifié par Jean-Yves Ribault, dans son article «Deux sources pour Le Grand
Meaulnes» dans les Cahiers d’archéologie et d’histoire du Berry, n° 45-46
(Juin-septembre 1976) : il était en fait d’origine irlandaise et se nommait
Richard Hâly O’ Hanly.
[13]
Il faut lire le savoureux récit
de Maman-Barthe dans les Images d’Alain-Fournier d’Isabelle Rivière, Fayard, 1989, p.121-123 .
[14]
GM,
I,
ch. XV, La Rencontre, p. 221.
[15]
GM,
I,
ch. XIII, La Fête étrange, p.
212. Cette promenade au «Domaine inconnu» est racontée par Isabelle Rivière dans les Images d’Alain-Fournier
, p. 135-142.
[16]
Henri et Isabelle écrivaient généralement
«Lauroy» ; Isabelle choisira en
1910 le pseudonyme d’Anne Lauroy pour un conte publié dans Paris-Journal
. L’abbaye fut fondée en 1125 par des moines venus de La Cour-Dieu (Loiret)
et l’église bâtie au XIIIe siècle ; saccagée à plusieurs reprises pendant
la Guerre de Cent Ans et les Guerres de Religion, incendiée en 1661, elle fut
reconstruite à la fin du XVIIe siècle. Depuis une trentaine d’années, la
toiture a été découronnée de ses lucarnes et de ses hautes cheminées ;
puis, pour éviter le vandalisme et les pillages, le propriétaire a muré
toutes les issues : on ne peut donc plus admirer le beau clo”tre classique.
[17]
GM,
I,
ch. XV, La Rencontre, p. 221.
[18]
GM,
III, ch. VI, La Partie de
plaisir (fin), p. 324.
[19]
GM,
I,
ch. XI, Le Domaine mystérieux,
p. 205.
[20]
On connaît plusieurs versions
du récit de cette célèbre rencontre : par les lettres d’Alain-Fournier à
Jacques Rivière et surtout au «Petit B.» , et aussi par les confidences
qu’il fit à sa soeur Isabelle et qu’elle consigna dans Images
d’Alain-Fournier (La Belle histoire, p. 245-254).
[21]
GM,
I,
ch. XV, La Rencontre, p. 223.
[22]
J.R - A-F, II, p. 171, lettre
du 3 septembre 1906.
[23]
Alain-Fournier.
Lettres à sa famille et à quelques autres. Fayard, 1991, p. 258, Lettre
du 30 mai 1906.
[24]Fam. lettre
133, p. 484. Cette belle demeure existe toujours, à l’ouest du village.
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